J’avais à peine commencé ma carrière quand un dirigeant m’a dit ça, avec un sourire presque satisfait.
À l’époque, j’avais trouvé ça glaçant, vingt ans plus tard, je trouve ça carrément morbide.
Parce que derrière cette phrase, il y a une idée d’une violence folle : celle qu’un collaborateur est plus facile à tenir quand il n’a plus vraiment les moyens de partir.
Quand il doit continuer à pédaler, même si la roue ne lui convient plus tout à fait, même si l’envie s’est déplacée, même si l’entreprise a changé, même si, au fond, il sait qu’il devrait peut-être bouger.
Bien sûr que c’est formidable de gagner de l’argent, d’acheter une maison, de financer les études de ses enfants, de partir en voyage, de se faire plaisir, de gâter ceux qu’on aime, de bâtir des projets.
C’est même une chance immense ; je n'oppose pas argent, ambition et liberté.
Le sujet n’est pas là, il commence quand ce que l’on a construit finit par réduire notre liberté de mouvement.
Quand chaque engagement financier réduit un peu plus la marge de manœuvre.
Quand le confort acquis, le statut social, les habitudes, les vacances, la maison, les cercles que l’on fréquente, finissent par rendre presque impossible cette question pourtant essentielle :
“Est-ce que j’ai encore envie de continuer comme ça ?”
Alors on reste, pas forcément parce qu’on est pleinement engagé, pas forcément parce qu’on croit encore au projet, pas forcément parce qu’on se sent à sa juste place.
On reste parce qu’il faut bien que ça tienne.
C’est là que le sujet devient dangereux.
Pour la personne, bien sûr, pour l’entreprise aussi.
Parce qu’un collaborateur enfermé peut continuer à livrer, à produire, à sourire en réunion, à faire ce qu’on attend de lui, mais ce n’est pas là que naissent l’élan, la créativité, l’audace, la générosité professionnelle, l’envie de construire.
Dans des carrières qui vont durer quarante-cinq ou cinquante ans, nous aurons besoin de garder de l’air pour pouvoir faire des choix : changer d’entreprise, changer de rythme, réapprendre, se renforcer, aller vers un projet plus aligné, même s’il paie différemment, refuser une trajectoire qui ne nous ressemble plus, sans que tout ne s’effondre.
Parce qu’un jour, l’entreprise peut changer de cap, un nouveau dirigeant peut arriver, une réorganisation peut tomber, un poste peut disparaître, une relation de confiance peut se casser. Ce jour-là, ce qui ressemblait à une cage dorée peut devenir une cage tout court.
Je crois profondément qu’une carrière longue se prépare aussi financièrement.
Pas pour vivre petit, ni pour renoncer au plaisir, ni même pour se méfier de la réussite.
Mais pour ne pas confier toute sa liberté à son niveau de salaire.
C’est un sujet dont on parle trop peu.
Parce que l’expérience donne de la valeur, la liberté donne du pouvoir.
Tous les articles
Transformation du travail
“J’adore quand mes collaborateurs sont surendettés. Ça les maintient motivés.”
Mathilde Thillaye du Boullay•1 juin 2026• 2 min

